Feuilleton radio : La crosse en l’air de J. Prévert ( 2 vidéos & texte)

 

LA CROSSE EN L’AIR
Jacques PRÉVERT

Rassurez-vous braves gens
ce n’est pas un appel à la révolte
c’est un évêque qui est saoul et qui met sa crosse en l’air comme ça… en titubant…
il est saoul
il a sur la tête cette coiffure qu’on appelle mitre
et tous ses vêtements sont brodés richement
il est saoul
il roule dans le ruisseau
sa mitre tombe

c’est le soir
ça se passe rue de Rome près de la gare Saint-Lazare
sur le trottoir il y a un chien
il est assis sur son cul
il regarde l’évêque
l’évêque regarde le chien
ils se regardent en chiens de faïence
mais voilà l’évêque fermant les yeux
l’évêque secoué par le hoquet
le chien reste immobile
et seul
mais l’évêque voit deux chiens
dégueulis… dégueulis… dégueulis
voilà l’évêque qui vomit
dans le ruisseau passent des cheveux…
…des vieux peignes…
…des tickets de métro…
des morceaux d’ouate thermogène…
des préservatifs… des bouchons de liège… des mégots
l’évêque pense tristement
Est-il possible que j’aie mangé tout ça
le chien hausse les épaules
et s’enfuit avec la mitre
l’évêque reste seul devant la pharmacie
ça se passe rue de Rome
rue de Rome il y a une pharmacie
l’évêque crie
le pharmacien sort de sa pharmacie
il voit l’évêque
il fait le signe de la croix
puis
plaçant ensuite deux doigts dans la bouche de l’évêque il l’aide…
… il aide l’évêque à vomir…
l’autre appelle son fils fait le signe de la croix
puis recommence à vomir
le pharmacien avec les doigts qui ont fait le signe de la croix
aide encore l’évêque à vomir
puis fait le signe de la croix
et ainsi de suite
alternativement
signe de la croix et vomissement
plus loin
derrière une palissade
dans une maison en construction
ou en démolition
enfin dans une maison pour les humains
il y a une grande réception
c’est la grande réception
chez les chiens de cirque
la grande rigolade
il y en a qui ont apporté des os
d’autres des escalopes
beaucoup de choses
ceux qui ont la queue en trompette font l’orchestre

c’est le grand cirque des chiens
celui qui a lieu le premier vendredi de chaque mois
mais seuls les chiens savent ça
devant tous les chiens assis
les autres chiens font leur numéro
le chien d’aveugle
le chien de fusil
le chien de garde
le chien de berger
mais voilà le grand délire
et les spectateurs aboient du vrai grand rire
le chien de la rue de Rome vient d’arriver
il a sur la tête la mitre et il fait le pitre
le pitre
avec tous les gestes saints
le clown chien aboie en latin
il aboie au christ
il aboie au vendredi saint
il dit la messe avec sa queue
et tous les chiens se tordent à qui mieux mieux
Notre père chien qui êtes aux cieux…
mais le veilleur de nuit se réveille
et le monde des chiens s’enfuit
le veilleur de nuit se rendort
le veilleur de nuit est pris par le rêve
rêve de silence
rêve de bruits
rêve…
rue de Rome le ruisseau coule doucement
dans son rêve le veilleur de nuit l’entend
rêve de ruisseau
rêve d’eau
rêve de rue
rêve de Rome
rêve d’homme rêve du pape… rêve de Rome… rêve du Vatican
rêve de souvenir
rêve d’enfant…

Rome l’unique objet de mon ressentiment
le veilleur de nuit se réveille
se réveille en répétant
Parfaitement
parfaitement
Rome l’unique objet de mon ressentiment
il se réveille
il se lève

il se lave les dents
répétant
répétant
Rome l’unique objet de mon ressentiment
et le voilà la lanterne à la main
le voilà qui suit son petit bonhomme de chemin
son petit bonhomme de chemin le mène à Rome
comme tous les autres chemins
parfaitement
parfaitement
à Rome devant le Vatican
parfaitement
pauvre veilleur de nuit le voilà perdu en plein jour
au beau milieu d’une ville peuplée de gens qui ne parlent
pas la même langue que lui
triste voyage
soudain il voit une petite fumée qui monte dans le ciel au-dessus des maisons
alors il crie au feu
mais un Italien lui explique en italien que toujours
il y a une petite fumée qui monte dans le ciel
quand un nouveau pape est élu
le veilleur de nuit n’y comprend rien
il hoche la tête
et le soir tombe sur la campagne électorale à Rome le pape est élu
aux quatre coins cardinaux il y a des cardinaux
qui font la gueule en coin
ils ne seront pas pape
tout est foutu
c’est alors qu’au balcon
sérieux comme un pape
parait le pape
entouré de ses sous-papes
il a sur la tête la coiffure à trois cornes appelée tiare
et il étend la main
la foule se prosterne
la foule cherche sa salive
la foule trouve sa salive
la foule crache par terre
la foule se roule dans son crachat
le pape fait avec sa main de pape un geste de pape
on ferme la fenêtre
et la foule s’en va
s’en va par la ville en répétant
Ça y est
nous l’avons vu
nous l’avons touché du regard
un peu plus tard assis sur ses fesses dans son carrosse de nougat doré le grand taulier du Vatican
fait le tour de son quartier réservé et puis il rentre au Vatican où fier lui aussi comme un pape
son vieux papa l’attend…

Effusions familiales
grandes eaux lacrymales
le père a une tête de vieux paysan
il fume la pipe
il est simple
hélas hélas
la pipe au papa du pape Pie pue
on ouvre les fenêtres… on brûle du sucre… on ferme

les fenêtres… ce qu’il faut avant tout c’est de la tenue
mais tous les ruisseaux mènent à Rome
et voilà l’évêque qui surgit en agitant sa crosse
son visage est défait comme un vieux lit
il titube… l’indignation est générale… le Saint-Père écarte son vieux père qui veut faire à
l’évêque un mauvais parti
et s’approchant de l’évêque lui dit
On dirait que vous avez bu
et il le lui dit avec une tellement grandiose expression de mépris
que tous les cardinaux en sont glacés jusqu’aux os silence
grand silence mais de courte durée
car l’évêque est plus ivre que le pape ne le pensait
et comme il a appris les mauvais mots dans un bordel de la rue de l’Échaudé il dit ce qu’il lui
plaît de dire
Dans tous les cas si je suis saoul c’est pas avec ce que tu m’as payé… tout pape que tu es…
mais il éternue parce qu’il a froid à la tête depuis que le chien lui a fauché la mitre
Fermez les fenêtres dit le pape
un sous-pape répond à sa sainteté que les fenêtres sont déjà fermées
Excusez-moi dit le pape on peut se tromper je ne suis infaillible que lorsque je parle des choses
de la religion soudain l’évêque
Infaillible… tais-toi… tu me fais marrer… face de pet… les choses de la religion… infaillible…
il y a de quoi se les mordre… vieil os sans viande j’en ai marre des choses de la religion et puis
d’abord pourquoi que tu es pape et pas moi… hein peux-tu le dire… t’as profité de mon voyage
pour te faire élire… combinard… cumulard… tout ce que tu veux c’est te remplir la tirelire…
mais le pape le désigne dramatiquement du doigt
Barnabé je vous mets à l’index…
alors l’affreux vieillard éclate de rire
il est tête nue il se secoue
il secoue toute l’eau du ruisseau il éternue
il est trempé comme un vieux tampon-buvard
abandonné sous la pluie dans la cour d’une mairie triste
trempé comme un vieux morceau de pain
dans un verre d’eau sale
et il hurle
et il tonitrue…
Ah ! il est bath le pape
il est gratiné le pape…
et il se vautre
il plaisante salement L’index sacré
sais-tu où on le met l’index dans la rue de l’Échaudé
c’en est trop
l’autre affreux vieillard c’est le pape
il faut appeler les choses par leur nom
un chien c’est un chien
un tournesol c’est un tournesol
une petite fille qui joue au cerceau dans une allée du Luxembourg c’est une petite fille qui joue
au cerceau dans une allée du Luxembourg
le Luxembourg c’est un jardin
une fleur c’est une fleur
mais un pape qu’est-ce que c’est
un affreux vieillard
et c’est pour ça que le catholique pratiquant lorsqu’il se rend au cinématographe parlant pour
voir documentairement le vrai visage du Vatican… c’est pour ça qu’il fait une drôle de tête le
catholique pratiquant

ce qu’il imaginait ce n’était pas cet ecclésiastique blême… mais un pape… un homme de
nuages… une sorte de secrétaire de dieu avec des anges pour lui tenir la queue…
mais cette grande photographie plate qui remue la bouche en latin
cette grande tête avec toutes les marques de la déformation professionnelle
la dignité l’onction l’extrême-onction la cruauté la roublardise la papelardise
et tous ces simulacres toutes ces mornes et sérieuses pitreries
toutes ces vaticaneries… ces fétiches… ces gris-gris… ce luxe… ces tapis… ces wagonssalons…
ces locomotives d’or… ces cure-dents d’argent… ces chiottes de platine… toute cette
vaisselle de riche
toutes ces coûteuses ces ruineuses saloperies…
tout cela met le catholique mal à l’aise
sur le fauteuil qu’il a payé seize francs
et il entend des rires
de curieuses réflexions
aux places les moins chères des spectateurs se tapent sur les cuisses Vise un peu le Saint-Père
comment qu’il est fringue… avec un anneau dans le nez j’te jure qu’il serait complet… c’est
alors que le catholique pratiquant sent monter en lui de terribles questions…

Hélas… puisqu’il y a des cache-nez… des cache-tampons… des cache-cols… des cachenoisettes…
des cache-pots pourquoi n’y a-t-il pas de cache-pape…
point d’interrogation
et plus d’autres questions
à chaque question qu’il se pose malgré lui le catholique pratiquant a beau essayer de répondre
que la question n’est pas là… la question est là… la question continue d’être en question et
remet tout en question…
Devinette chrétienne

Aimez-vous les uns les autres
Couci couça c’est la réponse
il a répondu malgré lui le catholique pratiquant
et il a honte
quelle drôle de maladie la honte
et comme ça rend laid
il pleure… il voudrait aimer tout le monde
(qu’il dit)
il ne peut pas aimer…
il ne peut que respecter ou haïr…
il pleure
mais sur l’écran, le pape s’en va
en retroussant ses jupons blancs…
le film du Saint-Père est terminé
voici d’autres actualités
des militaires italiens bombardent un village abyssin
le catholique pratiquant sent ses larmes
se tarir brusquement
sent son cœur battre amoureusement
sent ses poings qui se serrent convulsivement
il aime tellement les militaires… les civières… les enterrements… les cimetières… les vieilles
pierres… les calvaires… les ossements…
à chaque torpille qui tue les « nègres »
il pousse un petit gloussement blanc
devant les images de la mort la joie de vivre le saisit
il voit là-haut dans le ciel tous les frères en Jésus-Christ
tous ses frères en Mussolini
les archanges des saints abattoirs
les éventreurs… les aviateurs… les mitrailleurs…
toute la clique de notre seigneur…
il est fou de joie… il est content… il grimpe sur son fauteuil à seize francs… il acclame
l’escadrille des catholiques trafiquants… il sent monter en lui l’espoir
un jour aussi peut-être il versera le sang
le sang des pauvres… le sang des noirs…
le sang de ceux qui sont vraiment vivants
mais l’enthousiasme c’est épuisant et le pauvre petit malheureux catholique pratiquant
impuissant et trafiquant… le pauvre pauvre pauvre petit petit petit tout petit tout petit très
malheureux… très catholique… très catholique… très pratiquant se rassoit sur son fauteuil à
seize francs
le spectacle est permanent…
il en aura pour son argent…
et le spectacle recommence…
voilà les gentils animaux des dessins animés
mais ils ne restent pas là longtemps
parce que voilà que revoilà le vrai visage du Vatican…

Ça commence par des vues de Rome
on montre les quartiers de la ville
dans une rue il y a deux hommes
personne ne les remarque
l’un de ces deux hommes c’est le veilleur de nuit
l’autre c’est un Italien qui n’a pas de travail
un Romain
un Romain avec des pièces au fond du pantalon
un Romain qui crève de faim
les deux hommes sortent du film
personne ne s’aperçoit de leur disparition

et là-bas ils continuent à se promener dans Rome
le Romain fait des gestes avec la main
ces gestes le veilleur de nuit les comprend
il n’a pas besoin d’allumer sa lanterne
ce sont des gestes pareils aux siens
un pour serrer la ceinture
un pour montrer les devantures
un autre geste avec la main à plat au-dessus du pavé
en penchant un peu l’épaule
ça veut dire qu’on a des enfants
avec les doigts on fait le compte
c’est un Romain qui a trois enfants
et pas de travail
et ils parlent aussi un petit peu les deux hommes
et ils se comprennent très bien avec très peu de mots
le Romain et le Parisien
Gangster Mussolini
Mussolini gangster
ils éclatent de rire
ils se sont parfaitement compris
une grande joie les fait rire
Gangster… Mussolini
Berlusconi… gangster
avant!… avanti…
à voix basse le Romain chante au veilleur de nuit
la chanson interdite
Partant pour l’Ethiopie
avanti… avanti…
les fusils partiront tout seuls
c’est moi qui vous le dis
qu’ils partent donc tout seuls
les fusils
qu’ils s’en aillent,
nous resterons à la maison
et quand ils reviendront
nous irons les chercher à la gare avec une fanfare
le veilleur de nuit ne comprend pas
toutes les paroles de la chanson
mais il en comprend le sens
et il recommence à rire
et les deux hommes trouvent d’autres copains
un qui travaille chez Fiat à Turin
Turin… Turin-cassis…
le veilleur de nuit pense à l’apéritif et ça lui donne soif
il s’arrête près d’une fontaine
il entend l’eau
il s’assoit
il boit
il entend l’eau
et son rêve le reprend
Rome l’unique objet de mon ressentiment
il dit au revoir aux autres et s’en va
vers le Vatican…
il ne sait pas d’où ça lui vient

mais il a un tas de choses à dire
et tout le temps il pensait à ces choses
quand il était tout seul auprès du brasero l’hiver
la nuit dans son chantier
il a un théâtre dans la tête
et dès qu’il est seul ça recommence à jouer
et c’est des pièces terribles que ça joue
pas des tragédies à guirlandes avec des bonzes d’autrefois qui débloquent comme à l’église des
histoires de fesses qui riment
mais des pièces avec des hommes de viande
avec de pauvres femmes vivantes
avec du pain
avec des chiffres
des chiffres… des orages de chiffres…
toujours des petites sommes
et puis des hommes qui fabriquent…
d’autres qui attendent tristement l’autobus sous la pluie
des vieux souliers
des petites filles qui demandent humblement à crédit
chez le laitier
des hommes… des femmes… des enfants
des hommes… des femmes… des enfants
qui se battent contre la misère
qui pataugent dans leur propre sang
dans le sang et dans la misère
dans la misère et dans le sang
et sur le sang de la misère les autres se gondolent à Venise avec des suspensoirs d’hermine et
des diamants aux doigts de pied
les cloches sonnent dans les églises
pour que les pauvres viennent prier
mais lui le veilleur de nuit
il veut empêcher les cloches de sonner
il veut parler
il veut crier hurler gueuler
gueuler…
mais ce n’est pas pour lui tout seul qu’il veut gueuler
c’est pour ses camarades du monde entier
pour ses camarades charpentiers en fer qui fabriquent les maisons de la porte Champerret pour
ses camarades cimentiers… ses camarades égoutiers… camarades surmenés… camarades
pêcheurs de Douarnenez… camarades exploités… camarades de la T. C. R. P… camarades mal
payés… camarades vidangeurs… camarades humiliés… camarades chinois des rizières de
Chine… camarades affamés… camarades paysans du Danube… camarades torturés…
camarades de Belleville… de Grenelle et de Mexico… camarades sous-alimentés… camarades
mineurs du Borinage… camarades mineurs d’Oviedo…camarades décimés… mitraillés…
camarades dockers de Hambourg… camarades des faubourgs de Berlin… camarades
espionnés… bafoués… trompés… fatigués… découragés… camarades noirs des États-Unis…
camarades lynchés… camarades marins des prisons maritimes… camarades emprisonnés…
camarades indo-chinois de Poulo Condor… camarades matraqués…
camarades… camarades…
c’est pour ses camarades qu’il veut gueuler le veilleur de nuit pour ses camarades de toutes les
couleurs de tous les pays et tout en marchant il arrive devant la porte du Vatican
et il s’arrête…

Devant la porte il y a des hommes la plume sur la tête
la hallebarde à la main
ces hommes lui barrent le chemin
et lui demandent ce qu’il veut
Je viens demander au pape s’il est sourdingue… comprenez je viens lui demander s’il est dur de
la feuille et s’il sait lire s’il sait compter…
lui demander ce qu’il pense de la situation mondiale lui demander puisque de son métier il doit
être bon comme le bon pain ce qu’il attend pour ouvrir sa grande gueule en faveur des
opprimés…
et la garde le laisse passer croyant qu’il s’agit d’un plombier qui vient remettre un joint au
robinet de la baignoire dorée où parfois le Saint-Père vient se mouiller les fesses et le dessous
des pieds
il passe
il traverse les salons
tu parles d’un bobinard
mon vieil Edmond
quel bordel madame Adèle
quel boxon monsieur Léon
il glisse sur le parquet ciré
sa lanterne à la main
il glisse si vite
qu’on dirait un train
et le voilà qui écrase quelqu’un
un affreux
c’est un affreux vêtu de noir
une mèche de pétrole à la place des cheveux
la cravate blanche
les pieds douteux
le veilleur de nuit s’enfuit
Laval se relève et s’époussette
un valet s’empresse
Monsieur le comte
et monsieur le comte Laval demande au valet si la mule du pape est visible et comment il faut
s’y prendre pour la baiser selon le protocole
on amène une mule d’essai et l’homme d’État et la bête restent seuls en tête à tête
le veilleur de nuit continuant son exploration arrive dans la grande antichambre près du grand
salon de la grande réception… c’est fou ce qu’il peut y avoir de monde qui rampe sur le
paillasson
un tas de gens connus des gens qui sont quelqu’un
des journalistes des hommes de main
des valets de pied des écrivains
des banquiers des académiciens
le veilleur de nuit les écoute
ils parlent… ils parlent du nez…
de la pluie et du beau temps
mais ils parlent surtout argent
il y en a qui sont avec leur femme
monsieur Déchet avec madame Déchet
monsieur Gésier avec madame Chaisière
monsieur Pierre Benoit madame Antinéa
madame Léon Bailby monsieur Antinoüs
monsieur Leprince-Ringuet et la princesse
monsieur Salmigondis madame Cora Laparcerie
monsieur Deibler et sa veuve
grand-papa Doumergue et ses petits-enfants
et le petit monsieur tout seul

Quenelle de Jouvenel Bertrand
monsieur Claude Führer le grand pétopiomane et puis des Léon Vautel… des Clément Daudet…
des Brioche la Rochelle des Jab de la Bretelle… des Maurras et des Vorace de Carbuccia des
Gallus des Henribérot des Gugusses des compères Doriot des de mes deux Kérilis des Pol
Morand des Chiappe des Henri Lavedan et voilà le lieutenant colonoque de la rondelle aux
flambeaux
et les Schneider les de Wendel
tous les vieux débris du Creusot
tous les édentés carnivores
tous les vieux marcheurs de la mort
et ces dames
leurs dames
comme elles sont belles à voir quand on pense à autre chose et qu’on ferme les yeux
les propos qu’elles tiennent sont tout à fait savoureux
elles parlent du pape
et quand elles parlent elles font avec la bouche le même bruit désagréable que lorsqu’elles
remuent leur prie-Dieu le jour de la grand-messe des morts à Saint-Laurent pied de porc…
Et le pape m’a dit ceci et le pape m’a dit cela et papati et papata…
et ces messieurs s’en mêlent
Comme je le disais au Saint-Père dit Pol Morand à la douairière
Debout les morts et à la douche nous voulons des cadavres propres…
oh monsieur Morand
vous êtes le roi des cormorans et toujours tellement garnement
et la douairière se chatouille le fessier
elle voudrait bien se le faire dédicacer
soudain elle arrête de se chatouiller
et tout le monde arrête de faire ce qu’il faisait
tout le monde claque des talons
tous le monde rectifie la position
Mussolini traverse le salon
le voilà l’ennemi du Négus
le voilà l’authentique gugusse
le voilà le nouveau Poléon
il a la drôle de tête de l’homme qui croit que c’est arrivé mais qui ne sait pas au juste comment
ça va se terminer…
il salue tout ce beau monde à la romaine et tout ce beau monde à la romaine le salue
soudain Mussolini aperçoit le veilleur de nuit et s’approche de lui en fronçant les sourcils
Alors on se salue plus
Je n’ai jamais salué personne dit le veilleur de nuit
et le Duce est très embêté
cet homme seul… ce sans-gêne… cette lanterne
peut-être que c’est Diogène
on ne sait jamais
et le Duce qui ne tient pas à avoir d’ennuis avec l’antiquité entraîne le veilleur de nuit dans un
salon plus discret
les voilà assis sur une banquette…

 » Moi ce que je souhaite dit Mussolini
c’est le bonheur de mon peuple
Tu l’as dit bouffi… répond le veilleur de nuit
et il se met à rire doucement
Mussolini est inquiet… soudain il entend du bruit
son inquiétude grandit
le bruit qui inquiète Mussolini
vient de dessous la banquette
sur laquelle il est assis
Ce n’est rien… dit le veilleur de nuit
c’est le roi d’Italie
il fait les cent pas
il s’ennuie
Ah bon dit Mussolini
Moi je viens pour voir le pape dit le veilleur de nuit
Moi aussi dit Mussolini
Moi aussi dit venant de dessous la banquette
la petite voix du roi d’Italie
j’ai rendez-vous avec lui
Moi je n’ai pas rendez-vous dit le veilleur
je viens comme ça… en touriste
Très intéressant le tourisme… extrêmement intéressant
reprend Mussolini… le tourisme…
mais la grande porte s’ouvre
un camerlingue apparaît
Au premier de ces messieurs
C’est moi dit le roi et il sort
mais Mussolini donne au monarque un discret petit
coup de pied et le monarque rentre sous sa banquette
en hochant tristement la tête
Le premier c’est moi dit Mussolini
en faisant la grosse voix
Je vous demande pardon dit le veilleur de nuit
j’étais là avant vous
avanti avanti
et il passe
la grande porte se referme derrière lui et le voilà en présence de celui qu’on appelle le vicaire de
Jésus-Christ il est assis sur son saint siège le vicaire et devant lui deux ou trois douzaines de
grosses vieilles femmes à barbe imberbes sont agenouillées sur le tapis
le Saint-Père leur parle en latin et il les appelle ses brebis
Drôle de harem pense le veilleur de nuit…
mais voilà les femmes à barbe qui se lèvent…
…qui se lèvent en poussant des cris…
Pesetas Bandera Pesetas
Pesetas Pesetas Franco
Légère erreur pense le veilleur
il comprend qu’il a confondu hommes d’Église avec femmes à barbe et qu’il se trouve en
présence des évêques cardinaux archevêques et bedeaux… des révérends pères gras à lard brûlés
vifs par le Frente Popular dans les souterrains d’Oviedo… et le Saint-Père écoute avec sérénité
la plainte déchirante des malheureux prélats carbonisés
Ah si tu savais Saint-Père
ce que ces barbares nous ont fait
ils nous ont coupé les jambes

et puis ils nous ont pendus par les pieds
ils nous ont plongé la tête dans l’huile d’olive bouillante
ils nous ont saignés comme des porcs
ah si tu savais Saint-Père
combien horrible fut notre mort
ils nous ont crucifiés sur des planches
avec de sales clous rouillés
mais Dieu qui fait bien ce qu’il fait
Dieu nous a tous ressuscités
et sur son nuage d’acier trempé
sainte Tenaille est arrivée
sainte Tenaille nous a décloués
et nous avons erré dans la montagne
emportant les vases sacrés
il y avait des fruits sauvages
nous les avons apprivoisés… baptisés
et puis nous les avons mangés
et nous avons marché marché
jusqu’à un tout petit village
où dans sa grande automobile
saint Christophe nous attendait
ah quelle terrible chaleur et quelle soif il faisait
tout nu dans le spider
saint Sébastien pleurait
ils l’avaient planté de banderilles
il ne pouvait pas les enlever
sainte Tenaille s’était endormie…
pas moyen de la réveiller…
saint Sébastien s’impatientait… on est allé chez un médecin…
mais la porte était défoncée… toute la maison saccagée
et là Saint-Père horreur nous vîmes
comme nous vous voyons Saint-Père
comme nous vous voyons
nous vîmes le médecin et sa dame
suspendus à la suspension
horreur Saint-Père horreur nous vîmes
sur le carreau de la cuisine
les trente-deux filles du médecin
éventrées par les miliciens
horreur Saint-Père horreur nous vîmes
un homme étrange qui grelottait
on aurait dit un grand poulet
un grand poulet qui sanglotait
c’était l’ange gardien des jeunes filles
plumé vif par les miliciens
horreur Saint-Père horreur nous vîmes
la bienheureuse sainte Albumine dans une bouteille emprisonnée
et tout en haut du haut de l’église
la bienheureuse sainte Camomille empalée sur le clocher
horreur Saint-Père horreur nous vîmes aussi…
…mais soudain midi sonne
on entend un grand bourdonnement
c’est le ventre des prélats espagnols qui grogne
qui grogne parce qu’il n’est pas content

Bon appétit mes agneaux
bon appétit mes brebis
vous me direz la suite au dessert dit le Saint-Père et la délégation des malheureux prélats
carbonisés miraculés béatifiés et affamés se précipite vers la grande salle où est préparé le
banquet…

Le pape reste seul ou plutôt se croit seul car il ne voit pas le veilleur de nuit planqué dans
l’ombre et qui sourit et comme les gens qui sont seuls qui n’ont rien à faire et qui font n’importe
quoi pour passer le temps le pape se ronge doucement les ongles machinalement
et puis avec son pied il aplatit le tapis
qui fait des plis et puis il bâille

et puis croisant la jambe droite sur la jambe gauche il se tapote avec la main le bas du genou
pour voir si les réflexes vont bien et puis il réfléchit
et toute réflexion faite il constate que pour ce qui est des réflexes c’est presque tout à fait
complètement fini
soudain une voix
une voix venant de très loin
une voix désolante
une voix d’os
une voix morte
la voix d’un vieux ventriloque crevé depuis des milliers d’années
et qui dans le fond de sa tombe continue à ventriloquer
Allô allô Radio-Séville
Allô allô Radio-charnier
c’est le général Quiépo micro de Llano qui postillonne à la radio
Pour un nationaliste tué je tuerai dix marxistes… et s’il ne s’en trouve pas assez je déterrerai les
morts pour les fusiller…
et cette atroce voix cariée
cette voix pouacre… cette voix nécrologique religieuse soldatesque vermineuse néo-mauresque
cette voix capitaliste
cette voix obscène
cette voix hidéaliste
Cette voix parle pour la vermine du monde entier
et la vermine du monde entier l’écoute
et elle lui répond en hurlant
alors le veilleur de nuit entend le vrai cantique du Vatican
la lugubre complainte des prêtres
le cliquetis des baïonnettes
la sonnette du saint sacrement
et le bruit des boîtes à pansements
l’affreuse clameur des possédants
en chœur
avec le chœur des bourreaux qui demandent justice en chœur
avec le chœur des repus qui hurlent qu’ils ont faim en chœur
avec les égorgeurs qui crient à l’assassin en chœur
avec les litanies des hommes aux globules noirs en chœur
avec les vieux cantiques des vieux bourreurs de mou en chœur
avec les abominables choristes chantant l’abominable opéra sinistre
Sacré-Cœur de Jésus ayez pitié de nous
mais comme il connaît la chanson
le pape en a marre et tourne le bouton
silence
silence troublé par une discrète petite toux
c’est le veilleur qui fait hum… hum…
histoire de montrer qu’il est là
et le Saint-Père un peu étonné fait celui qui ne le voit pas il met sa tête entre ses mains… il se
recueille et tout en marmonnant un petit notre-père-qui-êtes-aux-cieux à travers ses doigts
entrouverts il regarde à quel genre d’homme il a affaire et comme l’homme est plutôt mal
fringue le Saint-Père est un peu inquiet et il se dit Quel est cet homme que me veut-il comment
est-il entré ici c’est peut-être un dévoyé un anarchiste un terroriste un illuminé un trotskyste
dans les méninges papales l’étonnement la crainte et la curiosité se baladent en liberté
et le Saint-Père continue sa prière
Que votre volonté soit faite… c’est peut-être cette vache d’évêque qui l’a envoyé pour me
sectionner le gésier s’il fait un pas de plus je tire sur la sonnette pour appeler les carabiniers…
sur la terre comme au ciel… il n’a pourtant pas l’air mauvais… c’est peut-être un gros industriel

du textile qui vient pour que je casse le mariage de sa fille et s’est déguisé en loqueteux pour que
je lui fasse un prix… donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien… si tu crois m’avoir c’est
moi qui t’aurai mon vieux… pater noster qui êtes aux deux… peut-être que c’est un de mes fils
naturels… il va m’appeler papa me demander des ronds… me voilà dans de beaux draps… quel
dommage qu’on ne soit plus au temps des Borgia au temps des oubliettes et des petits flacons…
ne nous laissez pas succomber à la tentation… je vais tout de même lui poser quelques
questions… sed libéra nos a malo
Amen

Quel bon vent vous amène mon ami
Je n’aime pas la prière
dit le veilleur de nuit ça fait un sale petit bruit

un sale petit bruit de poussière
on dirait qu’on bat les tapis
tout de même je vous en prie Saint-Père comme on dit
je vous en prie ne m’appelez pas votre ami
gardez vos distances
je ne suis pas venu vous baiser l’anneau
gardez votre truc sur la tête
moi je garderai ma casquette
vous me demandez quel bon vent m’amène
je suis venu à pied le vent était mauvais
mais tout de même entre parenthèses quel drôle de chapeau vous portez
j’ai répondu à votre question
répondez à la mienne
où est le panier
Le panier répond le Saint-Père qui ne sait que faire
que dire que penser
quel panier
Quand un pâtissier dit le veilleur
quand un pâtissier va livrer en ville une pièce montée…
un grand gâteau de noces ou d’anniversaire… il met la pièce montée dans un panier… il met le
panier sur sa tête… il s’en va là où il doit aller… il s’en revient la course faite le panier à la
main et ceux qui le voient passer disent Voilà un pâtissier parce qu’un pâtissier c’est
quelqu’un… quelqu’un qui ressemble à quelque chose…
tandis que toi
tu ne ressembles à rien
comme un vieux gâte-sauce absurde et morne
comme un vieux faux pâtissier funèbre qui aurait revêtu on ne sait pas trop pourquoi la robe de
la mariée tu portes sérieusement gravement posée sur ta tête la pièce montée I et tu n’oses pas la
bouger cette tête de crainte de voir la crème dégouliner et tu restes là assis sans bouger de
crainte de voir la robe se déchirer de crainte de laisser voir aux autres
le personnage tel
qu’il est le grand pâtissier sans panier
le grand homme sans spécialité possédant toutes les qualités
le grand homme pauvre comme Job riche comme Crésus
utile comme la paille dans l’acier
le grand homme irréprochable incorruptible invulnérable infaillible imperméable insubmersible
et vénérable et vénéré et admirable et admiré et considérable et considéré et respectable et
respecté
respecté
voilà le grand mot lâché
le respect
et le veilleur de nuit s’esclaffe
le respect
il s’esclaffe comme une girafe
il se tord comme une baleine
et son rire c’est comme le rire nègre des nègres comme le fou rire des fous comme le rire
enfantin des enfants
des enfants
c’est le rire brut
le rire qui secoue
le vrai fou rire vraiment comme le vrai fou rire du printemps
vous savez quand le printemps arrive à toute vitesse en chantant à tue-tête
le printemps fou
le printemps un peu saoul

et tellement content
le printemps
il a sur l’oreille la grande fleur qu’on appelle soleil
une fille toute neuve toute joyeuse toute nue
dans les bras
il marche sur la nouvelle herbe
et la nouvelle herbe frémit sous la caresse de ses pas
la fille est jolie comme un rêve
tellement jolie
que le printemps lui-même n’en revient pas
elle tient dans sa main un oiseau nouveau
c’est l’oiseau de la jeunesse
l’oiseau qui rit aux éclats !

… et voilà le pape qui pousse un long cri de détresse et qui pique une tête et qui roule à terre et
qui pique une crise et qui se relève en hurlant
il a reçu un éclat de rire dans l’œil
et, continuant son hurlement il tourne autour de son fauteuil en courant
poursuivi par l’oiseau moqueur
l’oiseau qui rit comme un enfant
Allez laisse
dit le veilleur à l’oiseau
laisse c’est un vieux
sauve-toi… va-t’en…
l’oiseau s’envole par la fenêtre
l’oiseau s’envole vers les pays chauds
et le pape reprend son souffle et ses saints esprits
Sauf le respect que je ne vous dois pas Saint-Père comme on dit vous ressemblez à un vieux
voyageur de première
Et pourquoi donc… demande le Saint-Père intrigué et confus tout en s’assurant d’un petit regard
inquiet et circulaire que l’oiseau est bien parti
Quand un vieux voyageur dit le veilleur
quand un vieux voyageur de première passant pour prendre l’air sa vieille tête par la portière
reçoit dans l’œil une escarbille…
mais le pape l’interrompt
Ah foutez-moi la paix à la fin
je ne suis tout de même pas arrivé à mon âge et à ma haute situation pour me laisser emmerder
par un malheureux petit libre penseur de rien du tout
venu je ne sais d’où
Je ne suis pas libre penseur dit le veilleur
je suis athée
Hein quoi dit le Saint-Père
et l’autre dans le tuyau de son oreille
l’autre se met à gueuler
Allô allô Saint-Père vous m’entendez
athée
A comme absolument athée
T comme totalement athée
H comme hermétiquement athée
É accent aigu comme étonnamment athée
E comme entièrement athée
pas libre penseur
athée
il y a une nuance
mais toi les nuances tu t’en balances
et puis dans le fond ce que je t’en dis…
j’étais venu pour te voir
je t’ai vu ça me suffit…
et le veilleur fait le .geste de s’en aller mais le successeur de saint lance-Pierre de saint lancePaul
et de saint lance-flammes lui met doucement la main sur l’épaule et le regarde avec une
compatissante tristesse simulée d’une façon si parfaite que le saint simulateur professionnel pris
lui-même par le ronron de sa simulation verse les authentiques larmes de la bonté de l’humilité
de la résignation et de la désolation
et il gémit
Poussière tout n’est que poussière et tout retournera en poussière
Tais-toi dit le veilleur

tu parles comme un aspirateur
alors le secrétaire général de la chrétienté s’arrête de philosopher
et fusillant le veilleur du regard
en secouant sa noble tête de vieillard sur son goitre somptueux
il entonne d’une voix grave les Commandements de Dieu
Garde à vous
repos éternel
garde à vous
garde à vous
l’arme à la bretelle
en avant marche et paix sur la terre aux hommes de benne volonté
section halte
couchez-vous… aplatissez-vous… humiliez-vous…
enfouissez-vous…
rampez
garde à vous garde à vous
contre tous ceux qui osent lever la tête
feu à volonté
mais soudain le Saint-Père cesse de gesticuler
et voit en face de lui
le veilleur déguisé en Saint-Père
et ce sans aucun doute pour se foutre de lui
le veilleur déguisé en Saint-Père avec comme lui une tiare sur la tête et qui comme lui fait de
grands gestes en poussant de grands cris
blême de rage
rouge de honte
vert-de-gris
le pape se jette sur son ennemi
avanti avanti
et le voilà le nez ensanglanté…
sur la glace où le Saint-Père s’est cogné contre son auguste reflet de Saint-Père
il y a une petite tache de sang
une petite tache de sang inodore incolore sans saveur
un simulacre de tache de sang
pour ce qui est du veilleur
il est parti depuis longtemps
eh oui
ça fait déjà un bon quart d’heure…
un bon quart d’heure qu’il est parti
laissant le pape avec ses grandes manœuvres
ses grandes orgues ses petits ennuis
le pape seul dans la grande salle de son Vatican seul comme au milieu d’une assiette sale
un vieux cure-dents…

Dans la rue la nuit est tombée
et le veilleur marche dans la rue
dans la nuit
il tombe une toute petite pluie

sa lanterne est allumée
quelqu’un court derrière lui
il se retourne et voit dans la lumière
un chat de gouttière
et le veilleur de nuit s’arrête
le chat aussi
Tu devrais venir par là dit le chat
il y a un oiseau blessé
des fois que tu serais vétérinaire
on ne sait jamais
il doit venir de très loin cet oiseau
ses ailes étaient couvertes de poussière
il volait
il saignait
et puis il est tombé très vite comme ça d’un seul coup
comme une pierre
j’ai sauté dessus pour le manger
mais il s’est mis à chanter
et sa chanson était si belle
que je me suis privé de dîner
Je crois que je le connais dit le veilleur
et le voilà parti avec le chat de gouttière
sous la pluie
ils arrivent sur une petite place
C’est là dit le chat
C’est ici dit le veilleur
je m’en doutais
il se baisse et ramasse l’oiseau
Je crois qu’il en a pris un bon coup dit le chat
son aile gauche est arrachée
il n’en a pas pour longtemps
Ta gueule dit le veilleur
le chat comprend qu’il faut se taire
il se tait
et dans la main du veilleur l’oiseau de la jeunesse
commence à délirer
Ah ça m’embêterait de mourir
j’ai vu des choses si belles… si terribles… si vivantes…
et puis des choses si drôles si étonnantes
ah ça m’embêterait de mourir
j’ai un tas de choses à dire
et puis j’ai envie de rire… j’ai envie de chanter…
Tais-toi dit le veilleur tais-toi si tu veux guérir
Mais puisque je te dis que j’ai vu des choses…
et l’oiseau se retourne dans la main du veilleur
comme un malade dans son lit
le chat inquiet fronce les sourcils
l’oiseau raconte
Je volais très vite si vite
et je voyais je voyais…
…au-dessus des Baléares j’ai vu l’été qui s’en allait
et sur le bord de la mer
la Catalogne qui bougeait et partout des vivants… des garçons et des filles qui se préparaient à
mourir et qui riaient…

j’ai vu
la première neige sur Madrid
la première neige sur un décor de suie de cendres et de sang
linceul de glace sur Damas
et j’ai revu celle qui était si belle
la jolie fille du printemps
elle était debout au milieu de l’hiver
elle tenait à la main une cartouche de dynamite
ses espadrilles prenaient l’eau
le soleil qu’elle portait sur l’oreille
était d’un rouge éclatant
c’était la fleur de la guerre civile
la fleur vivante comme un sourire
la fleur rouge de la liberté
doucement j’ai volé autour d’elle
sous son sein gauche son cœur battait
et tout le monde l’entendait battre
le cœur de la révolution
ce cœur que rien ne peut empêcher de battre
que rien… personne ne peut empêcher d’abattre
ceux qui veulent l’empêcher de battre…
de se battre…
de battre…
de battre…
Ne t’excite pas comme ça dit le veilleur
tu as la fièvre
tu saignes
ton aile est arrachée
essaie de dormir… laisse-moi faire…
je te guérirai
et le veilleur s’en va la casquette sur la tête
l’oiseau blessé dans le creux de la main
le chat de gouttière tient la lanterne
et il leur montre le chemin.

 

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